La force d’un mouvement politique ne consiste pas seulement en sa capacité à atteindre l’objectif qu’il s’est fixé qui, dans le cas des intermittents du spectacle, correspond à l’abrogation du nouveau protocole d’accord sur les conditions de l’indemnité chômage. Ceci dépendant en fait principalement de rapports de force conjoncturels. La force d’un mouvement dépend aussi de sa capacité à poser de nouveaux problèmes et à donner de nouvelles réponses. Les luttes des intermittents ont soulevé de nombreux nouveaux problèmes qui sollicitent de nouvelles réponses. Prenons-en en considération quelques-unes.
La guerre « esthétique »
Les industries culturelles et de communication ne sont pas simplement de nouveaux terrains de l’accumulation capitaliste. Les industries culturelles et de communication produisent le sensible (désirs, croyances, affections) des subjectivités des sociétés de contrôle. Les intermittents du spectacle fonctionnent comme des interfaces entre ces industries et la constitution du public et des consommateurs, c’est-à-dire les clients des différentes activités industrielles. La production du sensible précède la production matérielle. Cela signifie qu’avant même de produire un bien matériel, il faut construire sa clientèle, le consommateur-communicateur. La clientèle se construit grâce au marketing, à la publicité, aux politiques de communication, grâce à des méthodes « artistiques ». On pourrait appliquer à la production du sensible la définition de Duchamp, selon lequel « l’œuvre » est pour moitié le résultat de celui qui la réalise et pour moitié le résultat de celui qui la regarde, l’écoute ou la lit. La production du consommateur se fait grâce à l’implication du consommateur lui-même. À partir de là, on peut comprendre les changements radicaux qui touchent la « culture » et « l’art », et c’est une des raisons pour lesquelles on ne peut plus parler « d’exception culturelle », puisque les pratiques culturelles, d’un point de vue formel et matériel font partie intégrante de la production capitaliste. Les intermittents, à l’intérieur de cette situation, posent la question de savoir comment se soustraire à cette codification capitaliste du sensible et nous invitent à nous interroger sur les nouvelles formes de l’exploitation contemporaine. Comme le capitalisme industriel qui s’est approprié les ressources naturelles et la force de travail, en les exploitant pour produire des biens, le capitalisme contemporain capture gratuitement les ressources culturelles et artistiques, en les asservissant à la logique du profit. Un exemple de l’exploitation des biens communs tels que la culture et l’art nous est donné par ce fait divers. Durant le mouvement des intermittents du spectacle, il s’est produit un phénomène curieux : les hôteliers et les commerçants de Aix-en-Provence ont déposé une plainte contre X parce que la fermeture du festival d’art lyrique, décrétée par son directeur à cause de la grève des intermittents du spectacle, a fait perdre 30% du chiffre d’affaires à l’industrie du tourisme locale, qui exploite à son avantage exclusif l’expérience du rapport à l’art. L’industrie du tourisme, première industrie mondiale aussi bien par le nombre d’emplois qu’elle crée que par son chiffre d’affaires, est, avec les industries culturelles et de la communication, la plus avide de ressources culturelles (traditions, formes de vie, rites, visions du monde, etc.) et artistiques (festival, théâtre, œuvres de tout genre et de toute époque). Les biens communs que sont les œuvres d’art, l’architecture, les paysages naturels, les centres historiques des villes, sont colonisés par l’industrie du tourisme qui s’en approprie gratuitement, les faisant changer de statut : de « patrimoine de l’humanité » à patrimoine privé de l’industrie du tourisme. Il suffit de « traverser » le centre historique d’une ville européenne pour se rendre compte de quelle manière se produit la transformation de l’expérience du temps et de l’espace urbain en marchandise ; ou bien encore de partir en vacances pour voir comment le capitalisme capture l’expérience du rapport à la nature, à d’autres cultures, à d’autres traditions et à d’autres formes de vie. La réduction de la notion de coopération sociale au termes de public et de client concerne aussi toutes les activités des industries culturelles et de la communication (appropriation des formes de communication verbale, des formes de vie, des langages, des expériences artistiques, etc.). Un immense travail gratuit est mis en œuvre et valorisé sans la moindre contrepartie financière.
La lutte pour les biens communs
Les luttes des professeurs des écoles et des intermittents du spectacle du printemps et de l’été 2003 ne sont pas simplement de nouvelles revendications salariales. Elles ne se sont pas constituées seulement sur le rapport de subordination (salariale et juridique) à un patron privé ou public, mais interrogent aussi la nature de la création et de la réalisation des biens communs (la culture et l’éducation) et la multiplicité des sujets qui y participent. Elles posent le problème des dispositifs institutionnels et technologiques nécessaires à la création et à la distribution de la richesse commune ; de leur financement et du droit à l’accès de la subjectivité de chacun à la coopération de ces biens communs. Mais ces luttes interrogent aussi les modes de production de la subjectivité qu’organisent les écoles, la production culturelle, médiatique et artistique.
Continuité des droits face à la discontinuité de l’emploi
Sur ce problème nous pouvons faire parler directement la Coordination des intermittents et des précaires d’Ile-de-France : « Nos revendications ne peuvent être confondues avec une lutte pour des privilèges : flexibilité et mobilité qui tendent à se généraliser ne doivent pas impliquer précarité et misère... L’élaboration d’un modèle d’indemnité chômage fondé sur la réalité de nos métiers (continuité de l’activité et discontinuité du travail rémunéré ndr), est une porte ouverte à toute forme de réappropriation, de circulation et de contamination en direction des autres secteurs ». Sur ce terrain, les intermittents se sont mobilisés, bien qu’après quatre mois d’action le mouvement soit en diminution, avec les chômeurs et les précaires le 30 octobre, journée européenne pour un « revenu pour tous ». Tous effectivement, aussi bien les intermittents que les demandeurs d’emploi dépendent du même accord sur l’indemnité d’assurance qui entrera en vigueur le 1er janvier 2004 et qui prévoit pour 850 000 demandeurs d’emploi la suppression des indemnités ou leur réduction, et pour les intermittents un licenciement massif (35% de la profession sortira du régime).
Nouveaux problèmes et nouvelles réponses
Les luttes des intermittents et des enseignants au printemps et l’été derniers nous sollicitent donc à poser de nouveaux problèmes et à trouver de nouvelles réponses : invention de nouvelles modalités de l’activité qui se soustraient au lien de subordination au travail (public ou privé), en les finalisant à la création et à la réalisation des biens communs et non pas à la valorisation de l’entreprise ; dissocier le temps de travail de la rémunération, pour l’accès de tous à des temporalités non assujetties, elles aussi créatrice de richesse et de procédés de subjectivisation ; dérouter la puissance financière du bio-pouvoir (welfare) qui tend à reproduire la subordination au travail (workfare), vers le financement de individus (subjectivité qualsiasi) et des infrastructures de création des biens communs ; construire les conditions de la neutralisation de la division entre invention et reproduction, entre créateurs et utilisateurs, experts et non experts, imposée par la gestion de la propriété intellectuelle ; intégrer la multiplicité des sujets qui participent au développement de la coopération sociale en un nouveau concept de démocratie qui les transformeraient de clients, utilisateurs, demandeurs d’emploi, précaires, etc., en acteurs politiques d’une nouvelle sphère publique ne dépendant pas de l’État.